Tsunami : les ancêtres savaient

Le Monde a publié cet article le samedi 6 mai 2011 :

L’étroite route de corniche serpente sur des kilomètres au milieu de la forêt de cryptomères et de cèdres de la presqu’île Omoe. Puis, au cap Todogasaki, elle dévale vers la mer et devient bientôt un goulet entre deux parois de rocs percées de touffes de conifères dans les anfractuosités.

A peine traversé un petit hameau d’une douzaine de foyers, la rude beauté de ce « couloir de pierre » fait place à un paysage dévasté : jusqu’à une trentaine de mètres de hauteur, les arbres enchâssés dans le roc sont brisés ; des filets de pêche et des bouées pendent en guirlandes aux branches ; des débris jonchent le petit torrent ; les rampes de la route sont tordues. Puis on débouche sur le port dans sa petite crique : le quai en béton a été cassé en deux, de petites embarcations retournées flottent çà et là la quille en l’air. Ici, la vague a atteint 38,9 mètres, selon une équipe de chercheurs venue sur place. Solitaire sur la grève, un pêcheur regarde le désastre. « Il n’y pas eu de victimes ici », dit-il. Miracle ? « Vous n’avez pas vu la stèle au bord de la route ? »

Effectivement, à 200 mètres en contrebas du hameau, une stèle de pierre d’un mètre de hauteur se dresse telle une sentinelle sur un talus le long de la route, perdue au milieu des rochers et des arbres. Elle porte une inscription : « En commémoration des grand tsunamis de 1896 et de 1933. Souvenez-vous de ces désastres et ne construisez jamais vos maisons en deçà de cette limite. »

Depuis, les habitants d’Aneyoshi ont respecté l’injonction de leurs ancêtres qui mettait en garde contre un autre tsunami qui, un jour ou l’autre, devait arriver. Alors qu’en 1933 il n’y avait eu que deux survivants, cette fois on ne dénombre pas de victimes dans le hameau : les seuls disparus sont une mère et ses trois enfants, dont la voiture a été emportée par la vague dans un village voisin.

« Nous sommes ici à 800 mètres de la côte et à une soixantaine de mètres au-dessus du niveau de la mer. La vague est venue mourir à quelques mètres de la stèle », précise un pêcheur, propriétaire de la seule petite auberge du hameau. Une baguette de bois plantée dans le sol au bord de la route indique l’endroit. « Nos ancêtres connaissaient l’horreur des tsunamis, et nous les avons écoutés », dit-il.

Sur la côte du Tohoku, ravagé par le tsunami du 11 mars, qui a fait près de 30 000 morts et disparus, on dénombre 260 stèles semblables, parfois vieilles de plusieurs siècles, qui mettent en garde les générations futures contre les risques de construire des maisons à proximité de la mer, avance Fumio Yamashita. Originaire du département d’Iwate, il a consacré plusieurs ouvrages aux tsunamis. Lui-même fut victime de celui du 11 mars. Agé de 87 ans, il était hospitalisé à Rikuzentakata quand la vague arriva : l’eau est montée jusqu’au troisième étage. Puis elle s’est retirée et il a été sauvé.

La stèle d’Aneyoshi est devenue célèbre parce que sa photographie figure dans un de ses livres. Mais d’autres villages possèdent de tels monuments. Quand ils n’en ont pas, les habitants sont souvent imprégnés des récits de leurs ancêtres : c’est le cas du hameau de Shirahama (dépendant de la municipalité d’Ofunato, un des ports sinistrés) : « Si on habite près de la mer, c’est bien sûr plus facile d’aller pêcher, mais, chez nous, personne n’a voulu prendre ce risque », rappelle Soji Kumagai, âgé de 85 ans.

A la suite du tsunami de 1933, des responsables de village ont décidé d’autorité qu’il fallait construire en hauteur. Ce fut le cas du petit port d’Yoshihama (municipalité d’Ofunato), où le chef du village finança personnellement le déplacement des maisons des plus pauvres : le 11 mars, 440 maisons se trouvaient à une hauteur supérieure à 20 mètres, et la plus grande partie de l’agglomération a ainsi échappé au désastre.

Sur l’île de Miyato, au large d’Higashimatsushima, un monument rappelle qu’en 869, à la suite d’un violent séisme, deux vagues ont convergé en son milieu. Par la suite, la population a toujours évité de construire dans cette partie de l’île. « Sans doute s’agit-il d’une légende, mais elle nous a sauvés », résume le moine du temple Kannon-ji. Légende ou respect de l’expérience ? En tout cas, l’ancienne route, Hamadori, vieille de plusieurs siècles, qui suit le littoral dans la partie est du département de Fukushima évitait les régions à risques, a découvert l’historien Arata Hirakawa, de l’université du Tohoku.

Et, cette fois encore, elle s’est trouvée à l’extérieure de la zone inondée. « Nos ancêtres étaient plus humbles vis-à-vis de la nature, et nous devrions tenir compte, pour la reconstruction, des expériences du passé », écrit-il. Ce qui le plus souvent n’a pas été le cas. « Peu à peu, par manque de place et par commodité, les habitants construisent de plus en plus bas, se fiant aux digues », constate le charpentier d’un petit port voisin d’Aneyoshi, Kidohama, qui a été dévasté.

Tout au long de la nationale 45, qui suit la côte traversant les départements sinistrés (Fukushima, Miyagi et Iwate), des panneaux routiers, en japonais et en anglais, indiquent régulièrement que l’on entre dans une zone à risque de tsunami. Mais, apparemment, ces avertissements n’ont guère été dissuasifs – et les autorités n’ont pas suffisamment mis en garde les habitants -, car aujourd’hui les agglomérations situées dans des lieux dangereux, pourtant dûment indiqués, sont pour la plupart rayées de la carte.

Ces mises en garde, quelque peu pathétiques alors que le désastre s’étale sous les yeux, furent moins respectées que celle des stèles moussues, aux caractères parfois à moitié effacés, porteuses du message de sagesse que confère le temps. Reliques que n’a pas encore remplacées dans leur efficacité un système d’avertissement plus adapté à une époque trop confiante peut-être en ses technologies pour tenir compte de l’expérience passée.

Philippe Pons

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~ by quintal on 15 June, 2014.

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